L'aube enfin !
La débandade
Nos ventres en ont assez de ce roulis
qui n'en finit pas d'être un mensonge
pas plus réel que les bribes de matin pâle
qui grésillent
dans l'angle mort des caniveaux
La nuit
la nuit étroite la nuit comme un
tympan crevé
Elle est restée toute nue sur les façades
la nuit
sur les paupières qui refusent de
s'ouvrir
qui ne s'ouvriront plus
qui ne se sont jamais ouvertes
dans les rouages du ciel qui tanguent
bien plus encore que le lit des rivières
et au travers des vitres qui ressemblent
de plus en plus à des poignets ouverts
nous assistons à notre propre sabordage
Et je te dis
lève-toi
et enfile tes baskets
Regarde-toi promène un peu ton visage
dans la glace
tu as les seins qui bêlent
tes yeux sont gris tu sens la vieille
horloge
A cette heure-ci tu sais que malgré les appels incessants
lancés tout autour de toi dans l'atmosphère
malgré les horizons et les arbres trop
grands pour tes dix doigts cassés
malgré la face des petites putes de 17ans
au portail du lycée
tout ce que tu as vu
tout ce que tu as bu
que tu as recraché
tu le portes très haut dans la lumière
de ce petit matin
qui n'est pas un matin comme toutes les
heures qui suivent une nuit sans lune
et sans amour et sans cauchemar
c'est un matin tout rouge prêt à se
fendre en mille petits éclats de verre
sur le béton de la banlieue qui est
immense comme un océan entier de danseuses accroupies
comme un très long tunnel rempli de
lampadaires
qui traverse la mer au milieu de la nuit
Dans l'appartement il n'y a plus un seul
bruit ou même une voix qui passe
les appels ont cessé
et le monde au-dehors s'est arrêté
en pleine chute je veux dire
en pleine course
il n'y a plus un seul homme qui crie au
fond des bouteilles vides
plus une voiture qui passe
plus une comète d'aucune couleur pas même
une noire
c'est le réveil des loups tous les
trains sont échoués dans la neige
dans la terre et dans les roses dépeignées
sous la pluie
il n'y a plus aucune chose qui fasse le
moindre bruit
Tu as posé un mensonge ou bien une main
sur mon épaule
et rien ne bouge
le matin est tout rouge au-dehors où personne
ne regarde
Et nous aussi nous avons refermé nos
paupières
sur la forme d'un lit
il n'y a rien d'autre qu'une étoile qui
meurt
dans le ciel de ce petit matin
tout rouge comme un enfant qui pleure
Un jour nous n'aurons plus rien à attendre
qu'un écho déjà mort au fond des arbres
et même plus assez de corde pour se
pendre
Il n'y aura plus un poignard où faire
tenir la charpente trop sèche de la main
plus l'ombre d'une page blanche sur la
table
un jour il n'y aura plus rien
rien à briser
rien à souhaiter
ni rien à se cacher sous la peau de la
gorge
Soudain je vois tes yeux tout autour de
ton ventre
qui s'amoncellent
il y a du bruit les portes ont claqué au-dehors
dans toutes les maisons et même au fond
de la mer
quelqu'un s'est mis à rêver
ou à parler
ou à tracer quelque chose sur le sable
et il y a eu comme un bruit de mille
serrures qui sautent
et le petit matin taché de sang est
devenu comme une rature abrupte dans la page
il n'y a plus d'ascenseur
plus même une
lumière tremblotante au fond de l'escalier
Et nous voilà debout dressés comme des
brise-lames
au front du jour toujours plus noir de
monde
Jamais la porte n'avait été une plaie si
grande
et nous courons pour rester sur nos
jambes
nous courons
pour trancher les veines de la nuit
avec nos dégaines de poignard
au paradis il y a des rues comme celle-là
mais elles ne connaissent pas ton cul ni ton parfum
et nous avons le monde à portée de
langue
nous pouvons faire tanguer comme des
navires le corps de toutes les femmes les murs de toutes les gares
et nous pouvons arrêter la course des
minutes et des paquebots et des planètes
et nous pouvons ne plus trembler si nous
voulons
L'aube, enfin...